“ Mémoire écrite, Illustrée, méditée et stylisée ”
Abdelkader Chaui
Traduit de l’espagnol / Abdelaziz Loudiy


Dans l’un de mes romans je me demande, en tant que narrateur, avec une indécision douteuse, si la mémoire est toujours subjective, et si dans le cas où elle serait pour quelque chose, ce ne serait pas pour l’enfermer immortellement dans un quelconque musée mémoriel qui jalonne depuis des années tous les contextes de la justice transitionnelle dans divers pays. Je n’ai pas de réponse, même si j’ai une supposition: est-ce que ma mémoire m’appartient réellement, ou bien suis-je un simple support de ce que j’imagine être cette mémoire? En d’autres termes: ne suis-je rien d’autre que le rappel d’un concept-faculté-capacité-objet?

Je voudrais dire qu’en définitive, mon problème anthologique n’est pas de savoir si j’ai une mémoire dans l’absolu ou non, et non plus celui de définir, avec une intention déclarée ou camouflée, la mienne, et encore moins de savoir en quoi elle consiste et comment elle fonctionne, et si, par hasard, elle continue encore à vivre, avec cette relation tragique que j’ai avec le temps, et son passage inéluctable, sa dureté dans l’opacité de mon âge qui chaque jour s’inscrit avec netteté dans le processus du vieillissement progressif qui me montre les limites que je dois respecter et les cadres obligatoires que je dois supporter. Rien de cela. Ce qui me préoccupe, depuis de nombreuses années déjà- lorsque j’ai atteint la quarantaine- âge auquel on écrit, généralement sous l’effet d’une décision catégorique et pensée, l’autobiographie comme une histoire du Soi, c’est à dire que j’ai, sous les signes d’une dénomination consensuelle, une MÉMOIRE. Ici, je me réfère à un état de conscience de soi qui nous laisse avec la certitude, subjective mais aussi relative, que notre mémoire nous appartient, et elle ne nous appartient que parce que nous avons cette faculté de nous remémorer, dans un périple constant, entre deux temps ou plus: le présent qui nous influence avec ses raisons, et le passé qui réagit indéfiniment avec des nuances, sans faire abstraction du discours quotidien échangé que nous devons émettre-recevoir dans les cadres de notre vie et de notre expérience.

C’est ainsi que je comprends que la mémoire est, en définitive, l’histoire du ”Je” lorsqu’il se transforme, pour plusieurs raisons qui déterminent à la fois l’énonciation et l’écriture, en deux unités:
Nom propre (NP), tel qu’il est défini en grammaire, pour désigner ou déterminer linguistiquement un objet ou une expérience du monde en tant que tels, de manière unique et singulière. Il s’agit donc d’une singularité personnalisée qui est pratiquement une autorité morale, une situation sociale et un grade (Ego) ayant une certaine importance stratifiée.

C’est ce qui donne au ”JE” un sens aussi bien dans la vie que dans la condition sociale à laquelle il appartient; une Histoire, peu importe qu’elle soit remodelée selon une quelconque démarche qu’entreprend l’individu lui-même, en personne. Ainsi, d’une manière plus élaborée, ce que l’individu (NP) manie ou suppose est, en réalité, sa propre mémoire cognitive conditionnée par plus d’un facteur de son environnement. Dans ce sens, la mémoire est le récit que nous avons de notre ”MOI”, dans son degré de construction, très souvent suffisamment élaboré, face au présent et en relation avec son avenir.

De là, je passe à l’unité nommée remémoration, que j’avais mentionnée auparavant. La mémoire est une fonction basique ou un mécanisme fait d’une multitude de connaissances, de codes, d’événements, de souvenirs et d’expériences, etc. Je peux supposer que ce dont je me souviens, généralement, n’est pas ce dont je crois me souvenir, mais plutôt le reflex, presque instinctif, avec lequel mes souvenirs réagissent à une suggestion mentale produite, volontairement ou accidentellement, pour des raisons qui militent en faveur de la récupération des faits. En relation avec la remémoration, la mémoire se matérialise dans une représentation (image, forme) de ce que nous pensons être, souvent avec une certitude illusoire (ou apparente), la vérité du souvenir, de la réalité du moment remémoré, et les aspects et les conditions dans lesquels ledit souvenir remémoré-évoqué s’est visiblement produit.

Il demeure clair pour moi que ce processus est certainement dépourvu de sa vérité et de sa réalité, à cause d’un compromis peu réfléchi appelé communément “le Présent”: c’est précisément ce présent qui influence, dans le sens d’animer et de filtrer, toute action conçue pour nous souvenir de ce dont on se souvient.

Entre la mémoire et la remémoration prévaut la perturbation: il n’y a aucun mécanisme efficace qui puisse nous sauver ou nous protéger du temps et de son passage dévastateur, ni des défaillances de la mémoire, sans parler des maladies qui anéantissent cette sensation que nous avons d’être les maîtres de nos souvenirs, de notre mémoire, de notre histoire individuelle du ”Je”, de cette possibilité spontanée de croire que le fait de se remémorer est synonyme d’en finir avec le temps et avec l’éloignement-proximité qui nous envahit au moment d’errer sans but dans notre imagination. L’existence, elle-même, dépend aussi de cette mémoire. Sans mémoire, il n’y a pas d’existence, même s’il y a vie. Je ne suis pas peintre, bien que je dispose aussi d’une mémoire (plastique) écrite, illustrée et stylisée; c’est de son contexte que se détachent toutes les images qui, à un moment donné et sans y penser, j’essaye de façonner en figures et en couleurs.

Ma mémoire est subjective, parce qu’elle est le fruit de ma conscience individuelle… Surtout, lorsqu’elle est associée à mon regard personnel, à mes considérations culturelles et sociales, et au bagage qui me sert à actualiser mon rapport à la vie chaque fois qu’il est nécessaire de prendre cette vie comme signe anthologique de l’existence.
J’ai toujours porté sur moi des petits bouts de papier qui m’ont servi à me rendre compte que l’oubli est synonyme d’échec. Sur ces petits bouts de papier je dessine, je conte et je me remémore. Ils servent à me rappeler qu’à un moment donné je devais me souvenir ce dont j’étais en train de me remémorer en ce moment, sans aucune illusion ni certitude du fait que ce souvenir appartient à ce que je dénomme ”ma mémoire”. Pourquoi cette relation changeante que j’entretiens avec la réalité, l’environnement et aussi dans ma rencontre habituelle avec ma mémoire, ne serait-elle pas un plagiat?

Aussi, et de cette manière, je voudrais affirmer que le dessinateur est un plagiaire, et la mémoire une peinture.