| Une mémoire visuelle integrée Bernabé López García Fixer la mémoire a été pour moi un défi qui a traversé plusieurs phases de la vie. Jai toujours eu besoin dagendas ou de cahiers quelconques pour y arriver. Des carnets dadresses, dabord, qui finissaient toujours par se remplir dannotations diverses pour fixer un souvenir. Mon activité académique a exigé divers supports pour fixer ce que javais besoin de conserver, comme la liste détudiants, les notes sur les cours, les matériaux pour leur préparation... De ces blocs, jen conserve quelques-uns sur les premières promotions du Département dEspagnol de lUniversité de Fès, vers la moitié des années soixante dix du siècle passé, avec des notes diverses et des croquis de quelques classes. Mais je nai jamais eu lidée dy faire des dessins quelconques. Plus tard, lassistance à des congrès ou séminaires impliquait de recevoir parmi le matériel offert, des cahiers blancs avec le logo des organisateurs, pour noter les discussions, les débats ou réflexions. Difficiles à garder, ils finissaient par se perdre la plupart des fois, et avec eux, ségaraient aussi beaucoup de souvenirs ou notes quil aurait été utile de conserver. Parallèlement, jai utilisé dautres supports
pour des activités concrètes. Les gros cahiers, de tradition
française, avec couvertures en carton, des fils de reliure en tissu
et du papier millimétré, que lon pouvait acheter dans
les librairies-papèteries du Maroc, mont servi pour rassembler
des éléments dinformation sur des thèmes et
activités spécifiques nécessitant un suivi et méritant
dêtre conservés. Cest comme ça que jai
préparé et développé mes observations électorales
en Tunisie en novembre 1981, rassemblé des coupures de presse et
des notes diverses sur la construction de la mosquée Hassan II
à Casablanca en 1987, ou sélectionné des matériaux
pour rédiger mon livre sur les mouvements sociaux au Maghreb en
1989. En réalité, il sagissait de la répétition
dune étrange méthode que jai utilisé
pour la collecte, en bibliothèques et en hémérothèques,
des matériaux pour ma thèse de doctorat, au début
des années soixante-dix, en 17 cahiers à couverture souple,
consacré chacun à un arabisant du XIXe siècle. Je
nai pas eu lidée dy dessiner non plus. Dans ces 56 cahiers, je conserve ma mémoire enregistrée, comme un véritable disque dur en papier. Indexés, jy recours pour chercher des souvenirs de vie ou de travail, comme une extension de ma mémoire. Au début, mes dessins se limitaient à des graphiques ou
des cartes. Mais un jour, en mars 1997, ennuyé dans un train qui
memmenait à Alcalá de Henares, je me suis mis à
dessiner le wagon dans le cahier numéro 7. Deux mois plus tard,
lors dun colloque sur les relations hispano-marocaines à
lUNED, assis quelques rangés plus en arrière quIbn
Azzuz Hakim, jai dessiné dans le cahier 8, son profil avec
son particulier fès sur la tête, alors que parlait Mohamed
Kenbib. Cest sur le cahier 9, en septembre de la même année,
que jai fait un premier dessin coloré de ma maison à
Rabat, et que des mois plus tard, lors dun voyage à Florence,
jai dessiné des bâtiments qui me rappelaient un vieux
voyage trente ans plus tôt. Au total, plus dun millier dillustrations faîtes au feutre noir Pilot G-Tec-C4, pointe 0,4 et illuminés au crayon de couleurs, généralement des aquarelles de chez Faber Castell. Je nai jamais eu de prétentions artistiques, seul me guidait lidée de fixer une mémoire des lieux visités pour des raisons de travail ou de tourisme, quil sagisse de mille recoins du Maroc, de pays lointains comme le Chili, le Mexique ou le Vietnam, des îles dété comme la Corse, Brac (en Croatie), Lanzarote ou Majorque, dans des lieux familiers comme Grenade, Ferrières les Verreries, Marseille ou Berlin, ou dans la moitié des provinces de lEspagne. Des paysages urbains pour la plupart, car je nai jamais osé avec la figure humaine, toujours en mouvement, et jétais incapable de demander à quelquun de poser pour moi. Aujourdhui Said Messari a voulu que certains de ces dessins et une sélection de mes cahiers figurent auprès de ses uvres de la dernière exposition, et auprès aussi de dessins dAbdelkader Chaoui. Jai accepté parce que cest un honneur pour moi de voir mon nom et une partie illustrée de ma mémoire associés à deux grands amis, camarades et artistes.
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