Elena Prentice invitée d’honneur
Mémoire écrite, illustrée, méditée et stylisée

“ Elena et le ciel ”
Farida Benlyazid

« Le ciel c’est quelque chose dans lequel votre regard peut pénétrer (…) quelque chose qui n’a pas de surface, mais dans lequel nous pouvons nous immerger de plus en plus profondément jusque nous perdre dans l’infini de l’espace »

Cette citation d’Elena Prentice dans « Autobiographie d’un regard » aux éditions BNRM
est éloquente quand à ses œuvres.

Après avoir observé et capté le ciel, dans sa série sur les fenêtres à travers le monde, elle a installé son atelier à Tanger. Cette ville où sa mère a grandi et où dans son enfance elle passait ses vacances chez son grand-père Doolittle. Ce dernier, Consul Général des Etats Unis à l’époque du Tanger international, pendant dix ans, y a été enterré au cimetière de l’église anglicane, comme pour lui donner son ancrage.

Là elle s’est affranchie des murs, pour nous offrir sa série sur les horizons, où toujours le ciel rejoint la terre ou la mer. Et où l’interdépendance définit la lumière et donc les couleurs. Cieux tourmentés, cieux apaisés s’y reflètent inlassablement avec le jeu subtil des nuages…

Dans cette nouvelle exposition où seul le ciel est présent, avec cette nouvelle technique qui fait fondre la couleur dans le papier, elle nous donne la sensation de nous évader pour voler et « nous perdre dans l’infini de l’espace... »
Le 10 juillet 2021

Extrait de “ Lignes d’Horizon et Vibration ”
Ali Benmakhlouf

Entre le Maine aux Etats-Unis et la ville de Tanger, quel peut être le trait d’union sensible, esthétique ? Gageons que cela se passe du côté du peintre tangérois Elena Prentice. Le bleu-sombre des cieux américains sont, d’une toile à l’autre, juxtaposés avec le bleu-vert et lumineux de Tanger et nous sommes dans le même élément, celui qu’abrite l’atelier d’Elena. Il est difficile d’imaginer Elena loin d’une source aveuglante de lumière. Sa peinture, du fond des flots, laisse sortir une lumière liquide, qu’un cri accompagne : le cri qui arrête le temps et rend l’oeil hébété de ce qu’il voit. C’est alors qu’une hallucination, “ cette irruption instantanée de la mémoire ” comme aurait dit Flaubert, nous envahit comme la foudre et l’on se met à se remémorer Rimbaud : “ Elle est retrouvée/Quoi ? - L’éternité/ C’est la mer allée / Avec le soleil ”. Les images comme “ les mille pièces d’un feu d’artifice ” s’échappent-elles de la toile ou de nous ? Est-ce une “ seule image qui grandit ” jusqu’à devenir la réalité autour de nous, comme “ une étincelle qui voltige et devient un grand feu flambant ” ou mille papillons, rondelles de satin flottant dans l’air ? De Rimbaud à Flaubert que je viens de citer*, la mémoire livresque s’invite comme une hallucination à la faveur de ce que l’oeil voit.

* Lettre à Hippolyte Taine, correspondance du 1er décembre 1866.



“ L’ éphémère dans les rouages de l’eau ”
Gustave de Staël

A la poursuite de son obsession visuelle, Elena a toujours un pied dehors, à la recherche de ce qui viendrait nous couper le souffle. Elle vit de ce monde extérieur qui commence avec les premiers feux de l’aube et s’achève dans la luminescence d’un ciel étoilé. Elle sait que de cette nature finie des miracles de lumières prennent formes, pour peu que l’on sache y être sensible. Elle croit comme les êtres “ à l’ ancienne ” que le monde renferme des merveilles et des mystères. “ Tout est là, dans le monde apparent, il s’agit de savoir lire la nature”.

Elle s’ immerge dans le travail qui devient tout de suite une affaire de subtilité, d’ oeil raffiné qui prélève l’invisible, les traits d’une forme insoupçonnée, une couleur presque insignifiante mais qui a son importance dans la sensation. Il ne faut pas attendre d’Elena des coups d’ éclat, parce qu’elle ne cherche à saisir que la part la plus secrète de ce qu’elle a vu. Sa force se situe dans la totale cohérence de sa vision : l’humilité de la nature, le détachement, la liberté. L’ ampleur de sa main est là avec parfois la stridence de quelques coups de cisailles, de pointes de couteaux dans les courants de l’eau.

Elle aime comprendre la beauté dans ce miroitement, ce dessin qui divise, donne du mordant à cette étendue d’ eau qu’elle observe et qui tente maintenant une vie sur le papier marouflé de ses toiles. Plus juste serait de dire : avec le ciel également, car l’un ne cesse d’influencer l’autre. Et même si l’eau et les nuances des étendues de mer semblent être le sujet d’un grand nombre de ses peintures, c’est finalement le ciel qui détermine à quoi l’ eau va ressembler; et comme le ciel renvoie la lumière, c’est ce moment miraculeux qui est à saisir. La lumière fait se lever Elena : “ Le matin, c’est le ciel que je regarde ”, “ la complexité des nuages fait que cela change tout le temps, tu peux regarder cela à l’infini ”.



Propos (extrait)
Nicholas Fox Weber
Traduit de l’anglais / Jean-Baptiste de Seynes

Savoir allier l’audace au lyrisme est un don rare. Être totalement ouvert aux forces de la beauté, puis, avec vigueur, tenter de formuler sa propre réponse - faire en sorte que son art soit créatif et entièrement original, tout en rendant compte de ce qui, bien au-delà de soi, émerveille, voilà qui est plus exceptionnel encore.

J’ai poussé un hurlement ! et l’infini
est descendu sur moi pour m’envelopper;
tirant alors de l’indéfini
la définition de mon esprit,
il a, devant mes yeux, placé un verre
que mon regard s’étrécissant
a traversé jusqu’à ce point
où l’immense semblait se déplier encore;
il a murmuré une parole dont le son
a rendu sourd l’air peuplé de mondes,
et porté à mes oreilles, parfaitement distincts,
les commérages des sphères amicales,
la rumeur du ciel tendu à craquer
et le tic-tac de l’éternité.

Ces vers sont d’Edna St. Vincent Millay - qui, originaire de Nouvelle Angleterre comme Elena Prentice, a comme elle nourri de son terreau natal, et de l’héritage culturel qui s’y attache, une vision refusant toute frontière. On retrouve de façon troublante dans les vers de Millay les abstractions somptueuses et baignées de lumière de Prentice, la touche légère traversée d’intuition hardie visant à l’universel et l’harmonie préservant en eux intensité et émotion.

”Hurlement” est un mot fort, mais à l’instar d’Edna St. Vincent Millay, Elena Prentice hurle sa joie et son émerveillement. Ce désir de se confronter à ”l’infini” et à ”l’indéfini” habite aussi bien les toiles du peintre que les vers du poète; de même, la volonté d’embrasser les horizons insondables. ”Où l’immense semblait se déplier encore”, voilà de quoi précisément parlent les peintures de Prentice, entrelaçant de brèves lignes vigoureuses sur des surfaces mouvantes et chatoyantes. Les toiles, assurément, murmurent, mais leur force noie tous les autres bruits.