“ Mémoire d’enfance ”
Said Messari

Pendant le mois mystique et festif du Ramadan, quand le jour se transforme en nuit et vice versa, au milieu des années quatre-vingt, j’avais 30 ans. Pendant la journée, les pratiquants jeûnaient sérieusement, alors que dans les cas des jeunes, cela dépendait de leur environnement familial. Dans mon environnement, nous aimions rester éveillés toute la nuit pendant tout le mois de Ramadan. Tous les soirs, après avoir dîné en famille, les jeunes se réunissaient pour s’amuser à jouer aux cartes, aux dominos...

Nabil et moi avions décidé de fréquenter tous les soirs l’un des cafés emblématiques de l’ancienne Plaza de Feddan, connu pour ses thés à la menthe poivrée, ses tables minimalistes entrecoupées de palmiers et l’obscurité nocturne ; et nous avions un objectif prémédité : éditer un cahier avec des témoignages des enfants vendant du tabac en vrac, ces enfants qui tissaient une vraie toile d’araignée liant tous les cafés de Tétouan... Ils transportaient des paquets de tabac de deux à quatre marques dans une boîte en carton... les vendant à l’unité, annonçant leur arrivée par un appel polyphonique «Casa, Marquise, Olympic, Marlboro».

Nabil et moi, comme la plupart des jeunes, vivions avec un budget très serré que nous pouvions à peine nous permettre de prendre un thé ou une boisson et d’acheter quelques cigarettes en vrac. Rien qu’avec cela, nous étions déjà assurés d’une bonne nuit. Alors que leurs chœurs approchaient de notre table, nous préparions quelques dirhams. Et puis, avec l’argent sur la table, nous demandions aux enfants quelques cigarettes à condition qu’ils nous laissent un petit témoignage personnel. Nous leur demandions, « que faites-vous pendant la journée ? », et nous notions leurs réponses dans un cahier.

Au début, on croyait que les enfants n’allaient pas accepter de collaborer avec nous dans notre projet. Cependant, leur réaction fut complètement inverse, spontanée et directe : Jawad, 8 ans, nous avait donné deux phrases qui décrivaient sa journée de travail les jours où il n’allait pas à l’école...


Le matin, je vends des pois chiches sur plaza*.
L’après-midi je fais une sieste pour passer la nuit à vendre du tabac.


C’est ainsi que nous avons passé chaque nuit de ce mois de Ramadan, à capter de nouveaux témoignages avec un riche fond de mots et de phrases d’une expérience vitale qui nous a surpris par la force de l’organisation de la vie quotidienne. Nous avons découvert une enfance disciplinée qui a remplacé l’enfance par l’adolescence, surmontant les barrières, jour après jour.

Le cahier contenait de nombreux témoignages, mais malheureusement je n’ai pas pu les récupérer car mon ami Nabil Banzi (qui nous a quitté très jeune à cause d’une crise cardiaque inattendue pour nous tous), l’avait gardé chez lui dans sa maison de la plage de Martil, à dix kilomètres de Tétouan, car il voulait ajouter ses interprétations et commentaires sur les témoignages.

* / Pois chiches : Pendant le mois de Ramadan, les Marocains en consomment beaucoup, car il est indispensable pour la Harera (ragoût principal pour rompre le jeûne).
* / sur la place : Plaza à Tétouan fait référence au marché central de la ville.
* = G et *= P, ces deux lettres n’appartiennent pas à l’arabe ; ils sont transcrits avec trois points pour les identifier phonétiquement.

«Mémoire d’enfance»
Il s’agit d’une œuvre inspirée de l’une de mes sérigraphies intitulée «Aux enfants qui vendent du tabac en vrac» (10 cm x 15 cm), réalisée en deux encres, avec un tirage limité à 45 exemplaires édité par la Galera del Progreso, imprimée à l’atelier de la sérigraphie par Manolo Gordillo-Factoria de Papel. 24 juin 1993, rue Magdalena, Madrid.

Avec la CNC Laser, chaque mot a été découpé dans le Goma Eva. Les mots poinçonnés ont été transférés dans des moules en plâtre pour les extraire en sculptures de papier, comme des pièces avec lesquelles on compose un puzzle doté d’une valeur plastique, visuelle et poétique.